Le journaliste scientifique contre les faits alternatifs

Pour rejoindre le public de l’ère post-Trump et post-factuelle, la vulgarisation va devoir repenser ses priorités et réfléchir à des questions et à des mises en contexte qu’elle n’aurait pas considérées de prime abord « scientifiques ». Et elle va peut-être devoir repenser la façon dont elle collabore avec le journalisme.


Pascal Lapointe, rédacteur en chef de l’Agence Science-Presse


Tout d’abord, un rappel. Les déclarations surréalistes sur des « faits alternatifs » ont de quoi choquer, mais elles ne surgissent pas de nulle part. Elles sont l’aboutissement de décennies de stratégies de désinformation qui ont petit à petit enraciné dans l’esprit d’une partie de la population l’idée qu’un fait et une opinion, c’est la même chose. Que « toutes les opinions se valent ». Que « ma vérité vaut la tienne ».

Dans ce processus, plusieurs en sont venus à cataloguer « la science » comme « une opinion parmi d’autres ». Et sur ce dernier point, la communauté scientifique a sa part de responsabilité. Par ses accointances douteuses avec l’industrie au fil des décennies — le DDT, la peinture au plomb, l’amiante, le tabac —, elle a justifié une méfiance dans certains cercles intellectuels. En parallèle, la vulgarisation a commis l’erreur de trop longtemps s’enfermer dans une démarche étroite : n’expliquer que la dernière recherche, la dernière innovation, ne parler de science qu’en termes de prouesses, de « progrès »… peu importe que le sujet s’appelle exploration de la Lune ou DDT.

Certes, toute la vulgarisation n’a pas été ainsi. Si les Français ont senti le besoin d’inventer le mot « médiation », c’est pour marquer le fait qu’il existe désormais un autre type de vulgarisation, qui analyse l’arrière-plan — comment la science se construit — et les contours — pourquoi telle « découverte » est moins spectaculaire qu’elle en a l’air, pourquoi parler de financement, pourquoi l’éthique, etc.

Mais la vulgarisation a été, par la force des choses, davantage vouée à la « promotion » de la science que le journalisme : des études ont en fait démontré que c’est à partir des années 1960 que les médias ont commencé à larguer la vision réductrice — la science synonyme de progrès — pour offrir un regard plus critique — c’est par exemple l’époque où les dossiers environnementaux prennent leur envol.

Identifier les erreurs pour aller plus loin

Évidemment, il y a encore du chemin à faire, comme en témoigne les explosions de fausses nouvelles sur Facebook. Si les journalistes scientifiques et les vulgarisateurs avaient  réussi leur coup — et avaient eu plus de moyens à leur disposition — il n’y aurait pas un aussi grand nombre de gens prêts à croire qu’il puisse exister une telle chose qu’un « fait alternatif ». Il n’y aurait pas un aussi grand nombre de gens prêts à réduire la science à un establishment « vendu » aux grandes corporations.

Comment renverser la vapeur ? Il faut d’abord identifier les erreurs commises par la « vulgarisation classique », erreurs vers lesquelles se précipitent encore trop de scientifiques lorsqu’ils réduisent le public à un « déficit de connaissances » : le public serait un récepteur passif, attendant qu’on daigne lui expliquer la dernière découverte. Alors qu’au contraire, le gros du public veut qu’on lui explique en quoi ça le concerne, quel impact ça aura sur lui. C’est la raison pour laquelle les journalistes ont compris, bien avant les climatologues, qu’il était futile de se contenter d’injecter davantage de faits dans la tête des climatosceptiques pour qu’ils « comprennent ». De la même façon qu’aujourd’hui, il est futile d’espérer qu’à coups de faits statistiques, on puisse convaincre les électeurs de Trump qu’ils ont tort. En fait, chaque fois qu’on lui laisse entendre qu’on le considère comme ignorant parce qu’il nie la fonte de l’Arctique, on le conforte dans sa conviction que « la science » fait partie d’un establishment déconnecté du plancher des vaches.

Comme l’écrivait le 24 janvier l’auteur britannique Peter Broks, aux yeux du public désabusé ou cynique qui a voté pour Trump ou pour le Brexit, « science et technologie peuvent être vues comme des complices dans la création de sa détresse et de son aliénation ».

Une des pistes de solution de Broks : attendu que pour l’électorat de Trump — ou de Marine Le Pen — l’ouverture au reste du monde est responsable de tous les maux, il faut trouver une façon de rejoindre ces électorats à travers le thème de l’ouverture sur le monde. « Nous avons besoin d’une vision de la société — libre, ouverte et inclusive — que la science peut nous aider à créer. »

Est-ce que ce type d’efforts existe déjà dans le journalisme scientifique ? À mon avis, oui.

  • On l’a senti chez les nombreux journalistes qui, depuis 15 ans, ont suivi de près le mouvement d’accès libre aux recherches scientifiques — un mouvement ouvert et inclusif, qui est en même temps une critique sévère des grandes corporations, en l’occurrence, les éditeurs de revues scientifiques. Le problème : c’est un sujet aride et il est difficile de ne pas lasser le public (nos plus anciens textes remontent au début des années 2000 et n’ont jamais fait partie de ceux qui avaient un grand succès).
  • Je sens aussi, du côté anglophone, une tendance vers un journalisme scientifique amélioré dans la couverture de la technologie CRISPR de la manipulation des gènes : ce qu’on observe en arrière-plan, c’est un journalisme sceptique face aux dérives possibles et aux corporations qui bataillent pour s’approprier les droits de propriété intellectuelle. Mais là non plus, ce n’est pas le sujet le plus facile et l’autre extrême — chanter les louanges de CRISPR — pourrait paradoxalement intéresser davantage de gens — perspectives de traitements pour des maladies rares, infantiles ou héréditaires.
  • Le débat sur les nanotechnologies en a été un qui, depuis 20 ans, a été utilisé par des penseurs pour suggérer comment le public pourrait être davantage participatif. Le sociologue britannique Jack Stilgoe écrivait dès 2007, dans un document intitulé Nanodialogues, que lorsqu’on arrive à l’impliquer, le simple citoyen arrive avec des questions pertinentes : Les politiques de la science sont subtiles. Ce sont des questions sur ce dont la science a besoin et sur la science que nous voulons. Des questions sur l’incertitude, la preuve et le fardeau de la preuve. Des questions sur la propriété, l’accès et le contrôle. Nous devons apprendre comment ouvrir et débattre de ces questions en public.
  • Enfin, les notions de biais de confirmation — ce réflexe que nous avons tous de n’écouter que les opinions qui confirment nos opinions — et de préjugés inconscients sont de ces concepts dont il faudrait plus souvent parler. Je les ai intégrés à mon cours de vulgarisation il y a quelques années, parce qu’il m’apparaissait que, puisqu’il s’agit d’une chose que nous partageons tous, au même titre que les 5 doigts d’une main, on peut pointer les erreurs que le biais de confirmation nous fait commettre, sans que personne ne se sente accusé d’ignorance.

Diversifier les approches et outiller l’internaute

Un article récent du magazine Undark entrevoit lui aussi des pistes de solution pour les journalistes scientifiques. Plutôt que de « simplement ajouter de la science », il faut « diversifier les approches ». Par exemple, en privilégiant des sujets que des gens « ne considéreraient même pas être de la science », avance un spécialiste de la communication de risque, Michael Cacciatore de l’Université de Georgie: Le gros de la science dont nous parlons n’est pas de la pure science. C’est de la science avec des impacts économiques, avec des impacts moraux, c’est de la science qui affecte la place des États-Unis dans le monde.

« Impliquer davantage le public » et « amener le journaliste scientifique à diversifier ses approches » : ça rejoint aussi cette autre piste de solution, le mouvement de vérification des faits, dans lequel s’inscrit le Détecteur de rumeurs.

  • Diversification des approches : parce que le fact-checking n’est pas une forme d’écriture journalistique classique.
  • Et implication du public : parce qu’une telle approche ne prend tout son sens que si le public se l’approprie. Un journaliste qui vérifie la véracité d’une affirmation ne s’adresse pas juste à un public qui attend passivement qu’on lui lance des faits. Il s’adresse à un public actif qui saisit au vol les outils qu’on lui propose pour, la fois suivante, distinguer lui-même le vrai du faux.

Je ne prétends pas que ce billet ait fait le tour des pistes de solution. L’avalanche de constats « post-factuels » bouleverse en ce moment la réflexion sur l’avenir du journalisme, et obscurcit les boules de cristal. Mais il est clair que, par l’embauche de journalistes scientifiques, on contribuera à aider le public à distinguer le vrai du faux. Certes, davantage de scientifiques qui vulgarisent et de relationnistes spécialisés en science y contribueront eux aussi, avec les ambitions et les moyens de leurs institutions respectives. Mais si on veut assurer une communication indépendante des compagnies ou des universités, libre d’investiguer toutes les affirmations, libre de contextualiser et de critiquer, il faut embaucher plus de journalistes scientifiques.

Science journalism in a nutshell

From the Open Notebook, How to Conduct Difficult Interviews, by Mallory Pickett. A very handy six points cheat-sheet:

  1. Don’t fear the fear
  2. Prepare
  3. Stay calm and stick to the facts
  4. Make every effort to include all voices in your story
  5. No surprises
  6. Be kind and fair

 

 

 



Interested in the Victor K. McElheny Award for local and regional science journalism? The $5,000 prize will go to an outstanding work (print, digital, audio, video journalism). The deadline for submissions is January 31, 2019. For more information on the award click here.

 

 



From the Open Notebook, a day in the life of Ashley Smart, associate director of the Knight Science Journalism Program at MIT and a senior editor at Undark magazine. He was a 2015–16 Knight Science Journalism fellow:

Each year we bring ten mid-career science journalists to Cambridge to spend 10 months taking classes,

exploring new areas of interest, and basically becoming smarter journalists.

A lot of my job is making sure the fellows get the most out of their year. ”

 



At the Knight Science Journalism Program at MIT the 2019-20 fellowship application cycle runs from January 1, 2019, through February 28, 2019. The program supports a global community of dedicated journalists specializing in science, health, tech and environmental reporting.

 

News from our member associations around the world


It’s the award season at the National Association of Science Writers with:

  • The 2019 Science in Society Journalism Award. Seven categories including Science Reporting, Science Features and Science reporting for Local or Regional Market (the cash prize is $2,000 for each category and the deadline is February 1, 2019)
  • The 2019 Excellence in Institutional Writing Award. The two categories are the short and the long form (the cash prize is $2,000 for each category and the deadline is February 1, 2019)

 

Field trips of the World Conference of Science Journalists in Lausanne 1-5 July 2019

On Friday 5th July 2019, the last day of the World Conference of Science Journalists WCSJ2019, after four days of presentations, workshops and discussions at the SwissTech Convention Center, the participants will be invited to experience research where it happens in the mountains, in laboratories, in research stations and in research centres.

An exclusive program of 30 scientific and three touristic field trips has been elaborated for the visitors. Each program will be a unique opportunity to visit research institutions from the inside, to talk to leading scientists and to experience research up close. The participants will be able to choose between one-day field trips to Swiss research institutions or multi-day field trips to France, Italy or Russia. Here is a few examples:

  • Visit the particle accelerator at CERN
  • Follow in Einstein’s footsteps in Bern
  • Visit the SESAME, the synchrotron light source in Allan, Jordan

Speakers at the World Conference of Science Journalists in Lausanne 1-5 July 2019

The World Conference of Science Journalists or WCSJ2019 program committee has announced the following speakers:

  • Uzodinma Iweala, CEO of The Africa Center in New York and CEO of Ventures Africa Magazine in Nigeria. He is an award-winning writer, filmmaker, and a medical doctor.
  • Jean-Eric Paquet, director general Research and Innovation at the European Commission
  • Andreas Kortenkamp, professor of toxicology at Brunel University London and a worldwide expert on endocrine disruptors.

The opening session with veteran journalists, leading decision makers and high-calibre academics includes:

  • Audrey Azoulay, UNESCO Director-General
  • Nathalie Wappler, the new Director of the Swiss broadcaster SRF
  • Monika Bauerlein, CEO of MotherJones in the USA
  • Marc Walder, CEO of the Ringier media group

They will be welcomed by Martin Vetterli, President of the Swiss Federal Institute of Technology (EPFL) and Nouria Hernandez, rector of the University of Lausanne.

UKRI-2019

The World Federation of Science Journalists (WFSJ) together with United Kingdom Research and Innovation (UKRI) are organizing a workshop on science reporting for journalists from the African continent in Harwell (UK) from 10-15 March 2019. The objectives of the workshop are to:

  • Further develop journalists’ skills in science reporting
  • Build/strengthen a professional network of journalists in Africa

During the training workshop, the participants will review the fundamentals of science reporting and sharpen their journalism skills using new technologies, interviews with world-renowned experts from the UK’s Rutherford Appleton Laboratory and research through site visits. The WFSJ received 147 applications from 23 African countries and we only selected 20 participants. Selection criteria were:

  • Application quality
  • Geographical diversity
  • Multiple media outlet representation
  • Gender balance
  • Freelancer and employee balance

All participants will be fully engaged and will actively participate in learning activities onsite, as well as share their experience of covering science with other participants during the workshop. The workshop is a springboard for publishing science stories based on their exposure to top scientists and new ways of telling stories and we trust that they will share their experience with their colleagues back in their home countries.

5th Kavli Symposium on Science Journalism

The 5th Kavli Symposium will address Science Journalism and Politics. It will explore the intricate relationships between science journalism and government decision-making – ranging from health and environmental issues to investment in basic science. It will examine if and how science journalism serves to inform decision-making processes and public opinion and whether it can more effectively be a check on how these policies are formulated. We will also focus on the relationship between science news and politics, with special attention to the connections between the science desk and the political desk in the newsroom.

This is a nonpartisan and non-political event and all sessions will be designed with the view of stimulating thinking to deliver cutting-edge ideas for the benefit of the field as a whole.

The Symposium’s steering committee:

  • Deborah Blum, Director Knight Science Journalism program, MIT
  • Mariette DiChristina, Editor-in-Chief, Scientific American
  • Robert Lee Hotz, Science Writer, Wall Street Journal
  • Laura Helmuth, Health, Science and Environment Editor, The Washington Post
  • Ivan Oransky, Vice President, Editorial at Medscape, Distinguished Writer In Residence, New York University’s Arthur Carter Journalism Institute
  • Tiffany Lohwater, Chief Communications Officer, AAAS
  • Richard Stone, Senior Science Editor, Tangled Bank Studios
  • Curtis Brainard,  Managing Editor, Scientific American
  • Milica Momcilovic, Science Journalist and Anchor, Radio Television of Serbia
  • Shereen Joseph, Program Director, WFSJ

It is our hope that this Symposium will provide key insights to better the overall practice of science journalism.

National Academies of Sciences, Engineering, and Medicine

The Louise Behan Reporting Grant in support of science journalism in lower-income countries

The World Federation of Science Journalists (WFSJ) is pleased to announce the Louise Behan Reporting Grants to support science journalism.

Grants objective

The Louise Behan Reporting Grants is to support science journalists in lower-income countries [as defined by the World Bank] [2] report on stories of importance to that country or region.

Because of its experience in the training of journalists and to maximize their impact, WFSJ will make sure that the grants are used in synergy with its regular activities, such as its training programs and the World Conference of Science Journalists (WCSJ).

Grant history

Louise Behan graduated from Ottawa’s Carleton University School of Journalism in 1978. She worked for Canada’s International Development Research Centre (IDRC) for 13 years. Her employer also has a long history of supporting science journalism in the developing world and has been a key donor to the WFSJ, such as for its SjCOOP flagship project and the 4th World Conference of Science Journalists in Montreal.

The Grant

With the goal of maximizing the number of recipients and make the best use of the available funds. WFSJ has often seen how a relatively small amount between 300$ and 800$ CAN a year, i.e. travel funds to a specific region of one’s own country, can help produce award-winning reporting.

For practical reasons, the grants might be divided into two payments, depending on the scope and nature of the reporting project, with an amount made available upon acceptance of the project with the remainder attributed after the publication of the reporting piece.

Eligibility

Reporting grants will exclusively be awarded to the journalists that have already been selected to participate in a WFSJ activity or as a recipient of a scholarship to attend a forthcoming World Conference of Science Journalists (WCSJ). The Louise Behan Reporting Grants will, therefore help journalists already involved in a WFSJ training activity to produce more stories meeting the criteria of good science journalism, by putting into practice training’s learning.

The WFSJ regularly implements training workshops and activities. Participants in these activities will be invited to apply for this grant. The Federation will prioritize reporting projects that promise the most synergy with the training programs.

Eligible reporting projects must meet basic criteria of science journalism. They must include a scientific perspective on an issue and include interviews of researchers or scientists.

How to apply 

If invited to apply, an online form will be made available to selected candidates.

Upon story completion, the winners agree to see their work posted on the World Federation of Science Journalists’ website and/or highlighted at the World Conference of Science Journalists.

The winners also agree to respond to questions on the impact and benefits the Louise Behan Reporting Grant has on their profession as a science journalist. The outcome will be posted as an article on the WFSJ blog that includes a photograph of the winner and will be shared across the WFSJ’s social media channels.

Grant partners

The grants are organized in partnership with the International Development Research Centre (IDRC) and managed by the WFSJ thanks to a generous donation from Louise Behan in support of science journalism.

[1] The grants are eligible to journalists from lower-income countries in three categories and as listed by the World Bank: low-income economies, lower-middle-income economies, and higher-middle-income economies. [World Bank database consulted August 2018]

[2] Ibid